
« Un ailleurs, un extérieur »

Je me souviens avoir visité, il y a bien des années, un four à tuiles. C’était du côté de Reims, une région agricole au sol argileux, où les vignes de champagne côtoient de grandes forêts, de chênes, de hêtres, de châtaigniers. J’étais alors hébergée dans une famille de tuiliers, dont la fille, je me souviens, était une toute jeune chanteuse lyrique, soprano coloratur. Les sols de leur maison, une magnifique bâtisse rurale du XVIIe siècle, étaient couverts de tomettes hexagonales. Je me souviens du contact de la terre cuite sous mes pieds nus, et de la petite fenêtre de ma chambre sous le toit, qui donnait sur un jardin, une route, des champs de blés plus loin. Fabriquer des tuiles à l’ancienne, était alors, et je n’ose pas imaginer aujourd’hui, un pari assez fou, que tenait ce couple simple et tranquille, avec passion et dignité.
Je savais ce qu’est un four de potier, pour avoir goûté au plaisirs de l’argile dans mon enfance. Mais entrer dans un four à tuiles est une véritable expérience. Si vous êtes déjà allé dans une « borie » ces cabanes de pierres sèches qui parsèment les paysages du Sud de la France du Luberon à la Dordogne, dans un Cairn ou une grotte, vous connaissez cette sensation faite de joie émerveillée, d’intérêt et de fascination. C’est une pièce haute, dont les parois sont garnies des centaines de tuiles et plaques de carrelage en attente de leur cuisson, de la magie d’un feu qu’il faut s’imaginer, qui leur donnera leur forme, leur teinte, leur dureté, leurs propriétés définitives.

« Teils Tiles » m’évoque aussitôt une plage de galets, comme on en trouve sur la côte du Finistère. Parmi les pierres superposées, roulées, usées, lissées par des siècles de vagues répétées, on trouve parfois un fragment rose de terre cuite, encore parfois orné de la marque, en relief, du fabricant. D’où vient-il et comment s’est-il retrouvé là ? Par un soir de tempête peut-être, arraché au faitage d’un toit des environs, ou peut-être de l’autre bout du monde, frêle embarcation, voguant d’une rive à l’autre et bravant tous les dangers pour arriver jusqu’ici, dans le creux de ma main. Entre les galets blancs et gris, on ramasse des tessons colorés, petits débris de verre dépoli. On regarder danser les couleurs dans la lumière d’un kaléidoscope, on se laisse hypnotiser par une mosaïque, la surface de la mer dans le soleil couchant. Des formes apparaissent, créées par un geste, une impulsion, un déplacement, une oscillation.

Qu’y a-t-il sous l’épais tapis des galets, derrière les murs, sous les toits d’ardoise ou de tuiles, dans les bories si modestes temples dédiés au Simple, dans le grenier, dans l’arrière cour, sur la route ? Il y a des chemins sous-terrains, des lits de ruisseaux, des couloirs, des ruelles, des avenues. Il y a des portes et des fenêtres, des ouvertures vers quelque part. Un ailleurs, un extérieur, plage ou montagne, ville ou campagne où venir, à son rythme, ramasser les pierres et les débris de verre, les fossiles, jouer avec le feu, avec la fougue et le soleil.
Après avoir peint en très grand sur les murs des villes, c’est sur ces plaques d’argile, ces formats pour écrire, comme autant de lucarnes par où se faufile le regard, que 44flavours déplie son monde. Sentiment d’entrer dans un jeu où la couleur mène au chemin, le chemin à un mur, le mur à une forme, la forme aux couleurs démultipliées, et on nous dit : Regarde ! Une palette gourmande de couleurs franches et vives, toniques et contrastées. Elles ouvrent l’appétit, affûtent la vue, déclenchent la mémoire. Je me souviens de ce trait unique qu’on traçait en circonvolutions, et dont on remplissait les formes alors créées, d’aplats de toutes les couleurs qu’on possédait. L’enjeu était que les bulles formées côte à côte soient toujours de couleurs différentes. C’est bien moins simple que ça n’en a l’air. Et c’est un des aspect des œuvres de 44flavours que j’aime, la révélation du complexe dans le simple, du simple dans le complexe.

Maintenant, entrons ! C’est une rue, c’est une ville, un paysage ré-enchanté, un fracas organisé, un chaos rangé, un équilibre où tout se tient. Nous retrouvons les formes chères à 44flavours, ce soleil éclaté, les carreaux, les symboles, les murs, les vases, une ligne de fuite. C’est cette ligne qui nous entraîne dans un mouvement, avec son propre rythme, sa dynamique. L’œil se promène dans un univers où l’abstraction sous-tend le motif, où la figure soutient l’abstrait. On peut voir l’ensemble des œuvres comme une cartographie dans laquelle se perdre et se retrouver, se laisser guider, revenir en arrière, prendre les raccourcis les chemins de traverse. Sauter trois cases, et retour au départ, passer deux tours devant cette fenêtre éblouie, ce coin de plage, et puis jeter les dés, avancer à nouveau, s’arrêter encore pour y regarder de plus près. C’est une langue pour les yeux, une écriture visuelle poétique qui pose des questions. Question de mouvement du dedans vers le dehors, du regard extérieur vers un imaginaire intime. Cela ramène quelque part aux origines, un territoire d’enfance, des racines. Alea jacta est, la céramique doit beaucoup au hasard. Chaque pièce contient sa propre promesse. C’est un enjeu subtil et passionnant.
La brillance des teintes, les engobes et l’émail, offrent des lumières où l’œil vibre. Chaque plaque ouvre des voies, des reliefs qui invitent à dépasser la surface, regarder plus profond, voir aussi le contour, et l’autour. L’arrière plan, le cadre : ici du papier, de la peinture, comme une autre langage, des motifs en contraste. Contraste des matières, des couleurs, des formes et du récit. Tout joue et se joue, communique, se complète, accompagne le regard.
Des formes se coulent dans d’autres formes de lave de sédiments. Chemin de terre pierres patchwork. On entre comme on sort d’un mur-soleil. Une forme-arbre se détache. Sa frondaison de lignes répond aux strates d’un sol multiple. Dans un aplat bleu une aile déployée dessine une courbe.
Griffine { Cristine Merienne
Août 2026
Griffine (Cristine Merienne), est une artiste franco-allemande, née à Paris et vivant en Bretagne. Musicienne, chanteuse, comédienne et autrice, elle développe un travail à la croisée de la musique, de la poésie et du récit. La harpe et la voix occupent une place centrale dans son univers, où se rencontrent création contemporaine, mémoire et transmission. Elle est également membre du Collectif ARP, avec lequel elle mène de nombreux projets.
« Un ailleurs, un extérieur »
Je me souviens avoir visité, il y a bien des années, un four à tuiles. C’était du côté de Reims, une région agricole au sol argileux, où les vignes de champagne côtoient de grandes forêts, de chênes, de hêtres, de châtaigniers. J’étais alors hébergée dans une famille de tuiliers, dont la fille, je me souviens, était une toute jeune chanteuse lyrique, soprano coloratur. Les sols de leur maison, une magnifique bâtisse rurale du XVIIe siècle, étaient couverts de tomettes hexagonales. Je me souviens du contact de la terre cuite sous mes pieds nus, et de la petite fenêtre de ma chambre sous le toit, qui donnait sur un jardin, une route, des champs de blés plus loin. Fabriquer des tuiles à l’ancienne, était alors, et je n’ose pas imaginer aujourd’hui, un pari assez fou, que tenait ce couple simple et tranquille, avec passion et dignité.

Je savais ce qu’est un four de potier, pour avoir goûté au plaisirs de l’argile dans mon enfance. Mais entrer dans un four à tuiles est une véritable expérience. Si vous êtes déjà allé dans une « borie » ces cabanes de pierres sèches qui parsèment les paysages du Sud de la France du Luberon à la Dordogne, dans un Cairn ou une grotte, vous connaissez cette sensation faite de joie émerveillée, d’intérêt et de fascination. C’est une pièce haute, dont les parois sont garnies des centaines de tuiles et plaques de carrelage en attente de leur cuisson, de la magie d’un feu qu’il faut s’imaginer, qui leur donnera leur forme, leur teinte, leur dureté, leurs propriétés définitives.

« Teils Tiles » m’évoque aussitôt une plage de galets, comme on en trouve sur la côte du Finistère. Parmi les pierres superposées, roulées, usées, lissées par des siècles de vagues répétées, on trouve parfois un fragment rose de terre cuite, encore parfois orné de la marque, en relief, du fabricant. D’où vient-il et comment s’est-il retrouvé là ? Par un soir de tempête peut-être, arraché au faitage d’un toit des environs, ou peut-être de l’autre bout du monde, frêle embarcation, voguant d’une rive à l’autre et bravant tous les dangers pour arriver jusqu’ici, dans le creux de ma main. Entre les galets blancs et gris, on ramasse des tessons colorés, petits débris de verre dépoli. On regarder danser les couleurs dans la lumière d’un kaléidoscope, on se laisse hypnotiser par une mosaïque, la surface de la mer dans le soleil couchant. Des formes apparaissent, créées par un geste, une impulsion, un déplacement, une oscillation.

Qu’y a-t-il sous l’épais tapis des galets, derrière les murs, sous les toits d’ardoise ou de tuiles, dans les bories si modestes temples dédiés au Simple, dans le grenier, dans l’arrière cour, sur la route ? Il y a des chemins sous-terrains, des lits de ruisseaux, des couloirs, des ruelles, des avenues. Il y a des portes et des fenêtres, des ouvertures vers quelque part. Un ailleurs, un extérieur, plage ou montagne, ville ou campagne où venir, à son rythme, ramasser les pierres et les débris de verre, les fossiles, jouer avec le feu, avec la fougue et le soleil.
Après avoir peint en très grand sur les murs des villes, c’est sur ces plaques d’argile, ces formats pour écrire, comme autant de lucarnes par où se faufile le regard, que 44flavours déplie son monde. Sentiment d’entrer dans un jeu où la couleur mène au chemin, le chemin à un mur, le mur à une forme, la forme aux couleurs démultipliées, et on nous dit : Regarde ! Une palette gourmande de couleurs franches et vives, toniques et contrastées. Elles ouvrent l’appétit, affûtent la vue, déclenchent la mémoire. Je me souviens de ce trait unique qu’on traçait en circonvolutions, et dont on remplissait les formes alors créées, d’aplats de toutes les couleurs qu’on possédait. L’enjeu était que les bulles formées côte à côte soient toujours de couleurs différentes. C’est bien moins simple que ça n’en a l’air. Et c’est un des aspect des œuvres de 44flavours que j’aime, la révélation du complexe dans le simple, du simple dans le complexe.

Maintenant, entrons ! C’est une rue, c’est une ville, un paysage ré-enchanté, un fracas organisé, un chaos rangé, un équilibre où tout se tient. Nous retrouvons les formes chères à 44flavours, ce soleil éclaté, les carreaux, les symboles, les murs, les vases, une ligne de fuite. C’est cette ligne qui nous entraîne dans un mouvement, avec son propre rythme, sa dynamique. L’œil se promène dans un univers où l’abstraction sous-tend le motif, où la figure soutient l’abstrait. On peut voir l’ensemble des œuvres comme une cartographie dans laquelle se perdre et se retrouver, se laisser guider, revenir en arrière, prendre les raccourcis les chemins de traverse. Sauter trois cases, et retour au départ, passer deux tours devant cette fenêtre éblouie, ce coin de plage, et puis jeter les dés, avancer à nouveau, s’arrêter encore pour y regarder de plus près. C’est une langue pour les yeux, une écriture visuelle poétique qui pose des questions. Question de mouvement du dedans vers le dehors, du regard extérieur vers un imaginaire intime. Cela ramène quelque part aux origines, un territoire d’enfance, des racines. Alea jacta est, la céramique doit beaucoup au hasard. Chaque pièce contient sa propre promesse. C’est un enjeu subtil et passionnant.
La brillance des teintes, les engobes et l’émail, offrent des lumières où l’œil vibre. Chaque plaque ouvre des voies, des reliefs qui invitent à dépasser la surface, regarder plus profond, voir aussi le contour, et l’autour. L’arrière plan, le cadre : ici du papier, de la peinture, comme une autre langage, des motifs en contraste. Contraste des matières, des couleurs, des formes et du récit. Tout joue et se joue, communique, se complète, accompagne le regard.
Des formes se coulent dans d’autres formes de lave de sédiments. Chemin de terre pierres patchwork. On entre comme on sort d’un mur-soleil. Une forme-arbre se détache. Sa frondaison de lignes répond aux strates d’un sol multiple. Dans un aplat bleu une aile déployée dessine une courbe.
Griffine { Cristine Merienne
Août 2026
Griffine (Cristine Merienne), est une artiste franco-allemande, née à Paris et vivant en Bretagne. Musicienne, chanteuse, comédienne et autrice, elle développe un travail à la croisée de la musique, de la poésie et du récit. La harpe et la voix occupent une place centrale dans son univers, où se rencontrent création contemporaine, mémoire et transmission. Elle est également membre du Collectif ARP, avec lequel elle mène de nombreux projets.
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11. 9. TEILS TILES exhibition & release at StudioTrouble™
19. 6. — 11. 10. group exhibition @tempo___k
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Quelle: http://www.e-recht24.de